Nik Bärtsch : l’étymologiste

Nik Bärtsch : l’étymologiste

Délaissant pour un petit moment sa formation acoustique Mobile et son groupe de « zen funk » Ronin, le pianiste zurichois anime l’actualité avec un nouvel album solo à « entendre »… Ce qu’il en dit…

Nik Bärtsch © Christophe Charpenel

«Il m’a semblé évident que je devais cesser de jouer avec tout le monde, développer quelque chose de profondément personnel.»

Quels sont les moments de votre parcours qui ont été importants pour en arriver à la musique que vous jouez aujourd’hui ?
Nik Bärtsch : C’est une grande question, je vais essayer de m’arrêter à quelques stations. Déjà enfant, j’aimais beaucoup les percussions, la batterie. J’aimais la musique énergique, très rythmique, que ce soit dans la musique pop ou dans le jazz, mais aussi dans la musique classique. Lorsqu’un jour, à l’âge de neuf ans, j’ai vu des gens qui jouaient du boogie-woogie, j’ai accroché et j’ai dit à ma mère que c’était la musique que je voulais apprendre. Elle a alors trouvé un professeur qui connaissait les bases du jazz, avec qui j’ai étudié le blues, les standards, Gershwin, mais aussi Bartok, et qui m’a fait découvrir la musique classique. Stravinski vers 15 ans, puis quelques années plus tard la musique contemporaine. En même temps, j’ai découvert le funk, la musique de Steve Coleman aussi, des musiques qui m’ont conduit petit à petit vers le minimalisme, dans le sens du travail avec des rythmes. Puis est venu le minimalisme américain, le réductionnisme européen, avec Ligeti par exemple. Vers l’âge de 22 ans, tous ces centres d’intérêts, toutes ces influences se mélangeaient un peu dans ma tête… J’ai alors cherché à développer mon style propre, notamment en travaillant avec le batteur Kaspar Rast qui joue toujours dans mes groupes. Je le connais depuis très longtemps. Il m’a semblé évident que je devais cesser de jouer avec tout le monde… J’ai voulu développer quelque chose de profondément personnel qui mêle la clarté de la musique classique et la liberté du jazz. Je cherchais à respecter la cohérence de la composition, tout en maintenant l’idée qu’un compositeur est aussi bien improvisateur qu’interprète. De la même façon que Bach, Chopin ou Debussy étaient aussi de bons improvisateurs. J’ai cherché une solution claire et naturelle avec une réelle conscience de la liberté dans la musique. C’est ainsi qu’est née l’idée de compositions modulaires qui répondent à une certaine dramaturgie cohérente avec le morceau.

A côté de cela, vous êtes aussi allé chercher l’inspiration du côté de James Brown.
N.B. : J’ai toujours aimé la musique de Morton Feldman, très libre et zen qu’on trouve aussi dans la musique japonaise, très inspirante, avec une tension dans l’espace musical. Dans la musique improvisée, j’aime cette balance avec les rythmes comme on la retrouve chez Ligeti ou Reich. Et avec le funk, on retrouve cette idée très directe du rythme et cet équilibre entre les différents « patterns ». Dans la musique de James Brown ou des « Meters », il y a l’idée que le rythme et le groove sont prioritaires. Dans cette musique, on ne peut pas parler de répétition rythmique mais plutôt de réitération. Dans son expression rituelle, on trouve ça dans la musique africaine, mais aussi dans la musique de l’Est, en Roumanie par exemple, où on ne peut pas dire que la musique soit répétitive, mais qu’il existe ce que j’appellerais un « massage des rythmes », qui mélangerait une musique méditative et des rythmes sensuels très directs. Je me suis immergé dans cette recherche d’équilibre entre minimalisme et rythmes.

«En piano solo, il faut parfois penser qu’on a trois mains, ou quatre…»

Ces idées fonctionnent dans un groupe, mais c’est plus difficile à mettre en place pour un solo de piano que je définirais dans votre cas comme une forme d’intensité dans la lenteur. On y trouve l’influence de Feldman que vous avez déjà cité ou de Reich dans le décalage entre les deux mains.
N.B. : Oui, en piano solo, il faut parfois penser qu’on a trois mains, ou quatre… Ravel a dit que le piano était un orchestre. Quand je joue, je dois écouter les différents registres, les différentes organisations, les différentes voix. Par exemple, sur « Modul 26 », on a quatre voix qui se développent dans les deux mains et on doit utiliser cela dans le sens des grandes études de Chopin, Debussy, ou Ligeti, où souvent, dans un morceau, on a une idée développée avec deux mains mais qui sonnent comme si elles étaient trois.

Nik Bärtsch © Christophe Charpenel

Vous n’avez pas été tenté par l’overdub pour enregistrer ?
N.B. : Non, on a choisi un setting très simple, très clair. On a choisi le Steinway qui donne plus de couleurs. Il y avait plus de possibilités pour jouer cette musique de chambre. On a aussi choisi un endroit précis dans la salle de Lugano… On a placé les musiques dans l’espace, trois morceaux sont même des premières prises, avec un son très direct pour montrer leur dynamique. Quand je joue avec un groupe, cette expérience est complètement différente. On écoutait chaque petite différence sur le piano, c’était un vrai challenge d’accepter ce qui se passait pendant l’enregistrement.

«C’était important pour moi de montrer que l’improvisation est le reflet de ce que je joue aujourd’hui, mais aussi que les compositions anciennes constituent la marque de mon style.»

Vous reprenez quelques morceaux déjà joués avec « Ronin » : c’est bien dans l’esprit des compositeurs contemporains américains. C’est ce que vous souhaitiez ?
N.B. : Tout à fait. C’est l’idée modulaire. Quand j’ai composé le « Modul 58 » pour « Ronin », c’était clair pour moi qu’il était composé pour la batterie. Il y a une dramaturgie très claire, mais finalement sur ce morceau-là, en solo, j’ai seulement repris les motifs de base. Les morceaux « 26 » et « 5 » sont des morceaux très classiques, avec une partition qu’un musicien classique peut jouer. Mais je développe d’autres choses comme à la fin du « 26 » qui part dans différentes directions. C’était important pour moi sur ce disque de montrer que l’improvisation était le reflet de ce que je joue aujourd’hui, mais aussi que les compositions plus anciennes constituent la marque de mon style.

«Avec le mot « entendre », on est très ouvert à ce qui se passe, on se trouve totalement en dedans.»

Le titre de l’album m’a un peu surpris : « Entendre » implique une action plus passive que « Ecouter », or votre musique est une musique d’écoute.
N.B. : En français, « entendre » a plus de signification que « listen » en anglais, ou que « hören » et « zuhören » en allemand. Avec « entendre », on est très ouvert sur ce qui se passe, on se trouve totalement en dedans. « Ecouter » a pour moi un aspect intellectuel intéressant, mais choisir « entendre » en français a aussi un intérêt pour celui qui n’est pas francophone et qui doit se poser la question de ce que ce mot veut dire. Si le titre de l’album était « Listen », les gens ne devraient pas réfléchir à la différence. Le titre d’un album ne doit pas seulement fonctionner dans le monde anglophone, il faut que les gens réfléchissent au sens, et aussi à la sonorité… Dans « entendre », il y a aussi « tendre », c’est important… Pour moi, « Ecouter » ou « Listen » étaient trop directs, trop restrictifs. J’ai aussi écrit un livre qui va paraître bientôt qui s’intitule « Listening » qui concerne l’attitude, la combinaison de la musique et du mouvement dans les arts martiaux. A propos d’arts martiaux, j’ai trouvé un petit poème qui dit : « J’ai deux oreilles, mais mes cinq sens sont des oreilles ». Ça correspond à cette attitude d’« entendre ». C’est intéressant de voir comment quelqu’un, dont le français est la langue natale, perçoit le titre de l’album.

Nik Bärtsch © Claude Hofer

Nik Bärtsch © Christophe Charpenel

Votre musique colle parfaitement à l’esthétique du label ECM. Qu’est-ce que Manfred Eicher lui apporte de plus ?
N.B. : Manfred a dit un jour qu’il était un bon auditeur. Quand il est là, il entend le contexte, ça change la situation. Il écoute avec beaucoup d’expérience, mais aussi avec une première oreille, quelque chose de très frais. C’était pour moi une grande différence par rapport à mes premiers enregistrements. L’attitude de prendre très au sérieux l’instant de la musique, c’est quelque chose qui m’aide beaucoup. J’aime me focaliser sur un moment qui transcende la musique. La deuxième chose est qu’il est un bon dramaturge, il a un vrai sens pour les petits développements d’un album, la combinaison des morceaux. Me trouvant pour ma part dans le rôle du compositeur et de l’interprète, j’apprécie avoir à mes côtés une personne sensible à la dramaturgie de l’album. Ça a créé pour moi une bonne balance entre présence et confiance en la musique.

Photos © Christophe Charpenel (merci à Citizen Jazz) + Claude Hofer (ECM)

Nik Bärtsch
Entendre
ECM

Chronique JazzAround

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin